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EBOULEMENT A LA MINE D’OR DE POURA
Le 17 Août 2006, le ciel s’est enfermé sur les orpailleurs à la mine d’or de Poura (Burkina Faso). Retour sur un événement tragique qui donne à réfléchir.

Historique
Le gisement d’or de Poura est situé à 180 km au Sud Ouest de Ouagadougou. Il a longtemps fait l’objet d’exploitation tant artisanale qu’industrielle.
L’exploitation artisanale, d’après les investigations archéologiques, remonterait à plusieurs siècles et aurait cessé à la du 19è siècle avec la pénétration coloniale.
L’exploitation industrielle s’est effectuée par intermittence depuis les années 1930 jusqu’à nos jours. Elle aurait débuté avec un certain colonel d’Aubusson qui installa une petite usine dont les ruines sont encore visibles à l’entrée de Poura, pour exploiter les rejets d’orpaillage. Cette activité se poursuivra jusqu’en 1945 à la fin de la deuxième guerre mondiale.
De 1960 à 1966, la Société des Mines de Poura (SMP) prend le relais et va exploiter le gisement actuel de la mine souterraine à partir de 62 mètres sous terre jusqu’à la profondeur de 227 mètres.
La fermeture interviendra brutalement pour des raisons d’ordre technique et financier mais surtout du fait du refus de l’Etat Voltaïque à l’époque de renouveler le permis d’exploitation.
Dans les années 1980, on assiste à une remontée spectaculaire du cours de l’or jamais égalée jusque là (800$ US) par once, contre moins de 400 $ US (aujourd’hui) et la mine de conception moderne fut rouverte en 1981 après environ quinze (15) années d’interruption.
L’exploitation du gisement était assurée par la Société de Recherche et d’Exploitation Minières (SOREMIB) créée en 1973 pour reprendre l’exploitation de la première mine qui avait fonctionné de 1960 à 1966.
La Société était initialement une société d’économie mixte au capital de quatre (4) milliards de francs CFA associant l’Etat Burkinabé (60%), la Compagnie Française des Mines (COFRAMINES 20%) et la Banque Islamique de Développement (BID 20%).
Elle est ensuite transformée en Société de Recherche et d’Exploitation Minières du Burkina (SOREMIB) en 1984 avec le changement du nom du pays.
Les réserves à l’ouverture ont été estimées à 1.500.000 tonnes d’or commercialisable avec un rythme de production de 2 tonnes d’or par an.
La production de l’or a démarré le 18 octobre 1984 et la société a connu une période prospère jusqu’en décembre 1988 avec une production atteignant un pic de 3,5 tonnes d’or métal par an.
De 1984 jusqu’à la fermeture en août 1999, l’usine a traité 1.476.000 tonnes de minerai sec à une teneur moyenne de 11,3 g/t et a produit 17,5 tonnes de doré contenant 14,5 tonnes d’or fin. L’exploitation se faisait simultanément à ciel ouvert et en souterrain.
Suite aux difficultés techniques et financières rencontrées en 1989, la société a perdu plus de deux fois et demi son capital et était virtuellement en état de cessation de paiement. Au nombre des principales causes recensées, il y avait entre autres :
Face à cette situation et pour éviter la fermeture de la mine, il a fallu reconstituer le capital social de la société par une augmentation de capital. Lors de cette opération, les deux actionnaires privés de la société, la Compagnie Française des Mines (COFRAMINES) et la Banque Islamique de Développement (BID), ayant refusé de faire des apports en numéraires, ont été éjectés du capital. L’Etat s’est retrouvé seul actionnaire mais a été obligé d’abandonner ses créances vis-à -vis de la SOREMIB d’un montant de plus de neuf (9) milliards de francs CFA. Il s’agit d’une remise de dettes pour améliorer la situation financière de la société.
Cette procédure a permis de restructurer le capital social à hauteur de un milliard trois cent vingt un millions (1.321.000.000) francs CFA détenu à 100% par l’Etat à compter de juin 1992.
Dans la même année, l’Etat nommait un Administrateur Provisoire pour rechercher de nouveaux partenaires pour la poursuite des activités de la mine. Malheureusement dès 1998 on a assisté à une chute régulière du cours de l’or liée aux ventes des stocks d’or des banques centrales : Australie, Argentine, Suisse etc. Dans le même temps le Fonds Monétaire International et la Banque Centrale d’Angleterre avaient annoncé la vente future de stocks d’or. Ces différents évènements ont accentué cette chute des cours si bien que l’or ne valait à l’époque que 250 $ US l’once.
Cette baisse drastique du prix de l’or a occasionné la déprime du secteur minier et entraîné la fermeture de plusieurs mines dans le monde, avec comme conséquences de nombreux licenciements de personnel.
A titre d’illustration, on parle de 80.000 mineurs en Afrique du Sud et 2000 dans la seule mine d’Ashanti au Ghana.
Le Burkina Faso a fortement ressenti cet événement qui a provoqué l’arrêt des activités de nombreuses sociétés minières et dont plusieurs ont dû quitter le pays : BHP, Amercosa, Billiton, Channel Ressources etc.
La mine de Poura pouvait-elle échapper à cette conjoncture internationale ? Face à ce contexte et aux difficultés que connaissait déjà la société, le gouvernement a pris les mesures suivantes:
La liquidation, débutée en novembre 1999 est toujours en cours.
Cela signifie que différents problèmes générés par l’exploitation et dont la résolution dépendait de la liquidation sont toujours posés.
Il s’agit principalement des points suivants :
- le non paiement des sommes dues aux travailleurs au titre de la reconstitution des carrières ;
- le non paiement à la Caisse Nationale de Sécurité Sociale de la différence de cotisation pour les travailleurs devant bénéficier d’une retraite anticipée ;
- le non reversement de la retenue spéciale de 20 et 25% opérée pendant 25 mois sur les salaires des travailleurs ;
- le non règlement du contentieux collectif relatif au non paiement d’une indemnité spéciale de 48 mois de salaire brut demandée par les travailleurs lors du licenciement ;
- A ce passif social il y a lieu d’ajouter le passif environnemental (dette écologique) laissé par la SOREMIB car la réhabilitation des sites exploités n’est pas effectuée.
De la fermeture de la mine à la date de l’éboulement
Les travailleurs ont été officiellement informés de la fermeture de la mine seulement un mois avant le licenciement collectif. Semant ainsi la panique et la désolation dans leurs rangs et des populations de Poura. Depuis lors c’est une désarticulation de tout le tissu social et économique qui est amorcée. La pratique de l’orpaillage vient alors comme un second souffle pour une communauté surprise par la fermeture tout comme les travailleurs déflatés restés sur place. En sept ans, (de 1999 en 2006) toute la population s’y est reconvertie sans distinction d’âge ni de sexe. Cf. photo2 ci-dessous.

On dénombre aujourd’hui plus de 200 moulins dans le village et ce, aux mépris des risques de contamination aux substances chimiques toxiques entrant dans le procédé d’extraction de l’or. Ces moulins servent à broyer le minerai qui est ensuite transporté dans les concessions pour être traité afin d’en extraire l’or. Un troc juteux s’est développé autour de l’orpaillage. Les propriétaires de moulins monnaient leur service contre un tiers de la quantité de minerai broyée. La même règle s’applique également lorsqu’un propriétaire terrien concède ses terres à des fins d’orpaillage, ce qui est d’ailleurs fréquent. Jusqu’à un passé récent, l’orpaillage avait lieu en dehors de la mine car gardée par des vigiles engagés par le syndic liquidateur pour assurer le service minimum. Curieusement, depuis peu, les orpailleurs ont investi tout le carreau mine au grand dame de ces derniers. Décapant tout sur leur passage à la recherche du métal jaune. Il y a partout des ornières d’orpailleurs avec des puits pouvant atteindre 10 à 15 mètres de profondeur. Cf. Photo 3 ; 4.


Photo 4 : Ornières d’orpailleurs près du Bassin de cyanuration, carreau mine. La roche sur la souche constituait le niveau du sol. Elle est actuellement à plus d’un mètre de hauteur sous l’effet des orpailleurs.
Comme si cela ne suffisaient pas, les orpailleurs sont descendus dans les carrières abandonnées (à ciel ouvert) par l’exploitation industrielle et profondes de plusieurs centaines de mètres. Cf. Photo 5.
Carrière abandonnée à ciel ouvert après le passage de l’industrie minière.
C’est donc dans ces profondeurs que le drame va se produire le 17 Août 2006. Aux environs de 11 heures GMT, le malheur s’abattait sur les orpailleurs en pleine activité dans les galeries qu’ils ont creusées de leurs propres mains. Engloutissant un nombre de victime jusque là indéterminé du fait que beaucoup d’entre elles sont des aventuriers venus à la recherche de fortunes diverses et donc sans logeurs ni parents. (Cf. Photo 6 ; 7).

Photo 6 : Sur les lieux de l’éboulement à plus de 100m de profondeur : l’affaissement à gauche constitue la fosse commune, qui a engloutit un nombre inconnu d’orpailleurs. Les fissures sont encore visibles à droite de l’image non loin des formations végétales.

Photo 7 : Puits au fond de la carrière situé à moins d’un mètre de la fosse commune. Plus de 15 m de profondeur dans un sol déjà instable.
Si les sources officielles tendent à minimiser les pertes en vies humaines à 11 personnes, à Poura, l’on pense qu’il y en a eu plus d’une cinquantaine, vu que la galerie peut contenir plusieurs groupes d’orpailleurs. Dans tous les cas, seulement 6 blessés et trois cadavres seront extirpés des décombres et les autres, sans échos. Le drame serait lié aux méthodes de travail. Les orpailleurs s’adonnaient en effet au dynamitage hasardeux du filon des galeries pour augmenter leur rendement. L’ampleur du drame marquera l’histoire de Poura et contribuera aussi à raviver dans l’imaginaire social, la croyance populaire selon laquelle « l’or mange l’homme ». Mais cela ne va pas décourager les milliers d’orpailleurs. Tandis que les uns aidaient à dégager les décombres, à la recherche des éventuels survivants, d’autres par contre, y récupéraient du minerai au mépris de la mémoire des disparus. Les sapeurs pompiers venus à la rescousse n’ont pas pu faire grande chose. Le sol étant instable à la profondeur où le drame s’est produit n’a pas permis de mobiliser de la logistique conséquente. Des pelles, des seaux, des cordes et des orpailleurs pour faire le travail sous le regard impuissant des sapeurs pompiers.
De la responsabilité des acteurs
Si jusqu’aujourd’hui les autorités n’ont pas commandité une enquête sur le drame afin d’en situer clairement les responsabilités, les observations suivantes peuvent être formulées :
Dans le premier cas, on peut associer les raisons à la fermeture inattendues de la mine à l’absence de vision planificatrice de l’après mine tant chez les autorités, les travailleurs qu’au niveau de la compagnie minière. En effet, l’étude de ORCADE sur l’exploitation industrielle de l’or au Burkina relève que : « Plusieurs générations se sont succédées et ont vécu les époques de gloire et de misère au point où la communauté a fini par fonder toute son existence et son espoir sur l’or, abandonnant ainsi toute autre activité lucrative ».
Aussi, « cette force apparente n’a été qu’un dopage économique » dans bien des cas. Les mines étant souvent localisées dans les zones où elles constituent la principale ressource économique, leur fermeture a toujours provoqué une désarticulation socio-économique tant chez les travailleurs (emplois directs) que chez les communautés (emplois indirects). Tout le tissu économique lié aux activités de la mine s’écroule systématiquement. »
« La reconversion dans les industries locales dépendant de la mine n’est pas souvent possible de ce fait. Mal préparées à la vie d’après mine, les communautés se livre à l’orpaillage comme dernier recours contre la pauvreté. La chute de l’industrie extractive a entraîné la ruée vers l’orpaillage comme seul moyen de survie. Cf. photos 9 ci-dessous.
Les statistiques au niveau national sont éloquentes sur le sujet.
Période |
2000 |
2001 |
2002 |
2003 |
2004 |
Total |
Nombre d’emplois créés par l’orpaillage |
- |
- |
100.000 |
110.000 |
130.000 |
340.000 |
Sites d’orpaillage en activité |
21 |
29 |
43 |
64 |
67 |
67 |
Source initiale : DGMGC/MCE
Dans le second cas, l’hypothèse la plus plausible est celle d’un aveu d’impuissance de l’Etat lui-même à trouver d’autres alternatives au développement socioéconomique de Poura en dehors de l’exploitation de l’or. Sinon pourquoi ne pas avoir envisagé des mesures spécifiques à l’endroit de la localité afin de développer d’autres sources de production dès la fermeture de la mine ? Ce qui aurait certainement réduit cette ruée vers l’or dont nous vivons aujourd’hui le drame. Mais hélas ! Dans la rhétorique des autorités, un seul mot constitue le refrain : « bientôt, la mine rouvrira ». Bientôt, certes, mais personne ne sait exactement quand. En attendant et en l’absence de toute perspective sure, « On préfère aller chercher le bonheur (entendons l’or) en enfer pour venir bouffer au paradis » Parole d’orpailleur. Cf. Photos 11 ; 12 ci-dessous
Dans le troisième cas, enfin l’hypothèse la plus plausible, c’est la corruption et le laisser aller. Le personnel assurant service minimum est sans salaire depuis longtemps (plus d’un an), ce qui encourage les fraudes de tous genres. Pour preuve, un énorme tas de minerais (plus de 50 tonnes) prêt à être traité à l’usine était encore visible à l’entrée du carreau mine il y a un an. Aujourd’hui, il a disparu sans laisser de trace sous la ponction des orpailleurs et des clients nocturnes. Cf. Photo 13 ci-dessous. Il en est ainsi pour de nombreux biens et infrastructures sur le carreau mine où la razzia sévit sous toutes ses formes. Comment ont-ils eu accès au carreau mine ? Avec la bénédiction de qui ?
« Comment des gens qui sont pas payés depuis longtemps peuvent s’acheter des mobylettes, plutôt que de maigrir en signe de misère ? » dixit un habitant de Poura. Lors d’une visite inopinée sur le carreau mine à la date du 7 septembre, des individus ont été surpris en train de brûler toute une dynamo d’un groupe électrogène pour en extraire du cuivre qui se vend au grand jour à Poura au vu et au su des forces de l’ordre et des populations.
Images sans commentaire

Photo 8 : Le mineur, les minerais entassés, et le traîneau symbolisent l’histoire de Poura qui se confond à l’or.
Photo 9 : Ruée vers l’or : enfants et parents orpailleurs dans la rivière longeant le carreau mine.

Photo 10 : Ruée vers l’or : curage de la rivière longeant le carreau mine par les orpailleurs.

Photo 11 : Ruée vers l’or : sous cette échafaudage en forme de perche le triangle représente un tas de minerai de plus de 10 mètres de haut et pour plus de 100 tonnes qui s’y trouvait il a un an. Aujourd’hui, il a complètement disparu. Pourtant, cet endroit est à portée d’œil depuis le poste des vigiles. A qui la faute ?

Photo 12 : Au nom de l’or. Une femme et ses enfants sur le champ d’orpaillage, c’est l’heure de la pause pour tous.

Photo 13 : Au nom de l’or. À l’image de cette fille assiste sur la berge, de nombreux enfants sont sur les champs d’orpaillage au lieu d’être en classe. A qui la faute ?

Photo 14 : la descenderie de la mine d’or, haut de plus de 50 m servait à acheminer les mineurs et engins lourds dans les galeries souterraines à plus de 300 m de profondeur. Visible dès quatre coins de Poura, ce géant d’acier qui défie le ciel et le temps de par sa robustesse n’est plus que l’ombre de lui-même.

Photo 15 : Une vue de face de ce qui reste de l’usine fermée et envahie par la rouille.
Comment donc éviter un tel drame social maintenant que le Burkina Faso veut relancer le secteur minier à travers l’ouverture très prochaine de cinq sites miniers ? Telle est la question à laquelle ORCADE veut répondre grâce au soutien financier de Oxfam América dans le cadre du programme de plaidoyer pour une meilleure planification de l’après mine qui implique tous les acteurs : l’Etat, les Société minières et bien sur les communautés minières.